Mort de Quentin D. à Lyon : « L’antifascisme est aujourd’hui instrumentalisé »

Introduction : L’homicide de Quentin Deranque, militant d’extrême droite de 23 ans, sert de prétexte à une entreprise d’inversion des valeurs, mettant dos à dos fascisme et antifascisme, au mépris des faits historiques. Entretien avec l’historienne Stéfanie Prezioso. .. La question de la mise en équivalence traverse en réalité le discours public depuis une quarantaine d’années. Du point de vue de l’Italie, par exemple, dont je suis spécialiste, on se rend compte que ce parallèle apparaît à partir des années 1990, avec cette idée que ce sont finalement des militants dans les deux camps, qu’ils se battent pour des idées « extrémistes » et utilisent la violence de la même manière. Ce discours est très clairement intégré depuis une trentaine d’années dans des prises de position politiques qui permettent en quelque sorte de sortir l’antifascisme du cadre de la lutte pour l’égalité et les droits démocratiques et sociaux pour le présenter comme un élément négatif, violent, voire terroriste… Or, du point de vue de l’histoire, opérer cette mise en équivalence revient à mettre sur un pied d’égalité les bourreaux et leurs victimes.

Extrait : C’est ce qui est le plus compliqué à exposer et à saisir. Il faut commencer par dire que, pour l’extrême droite, la violence est une composante centrale de son idéologie et de son action, sans parler de sa rhétorique. Lorsqu’elle arrive au pouvoir, elle institutionnalise la violence contre ses opposants. Pour l’antifascisme, l’utilisation des armes de l’ennemi soulève une question morale, éthique et politique. Dans les années qui voient la montée des fascismes avant-guerre, devoir prendre les armes est perçue comme un drame par les antifascistes, qui défendent une société égalitaire, socialement juste, voire des perspectives révolutionnaires. D’un point de vue éthique et moral, l’usage de la violence à des fins de justice sociale leur pose question.

Note du rédacteur : Ce processus d’inversion des valeurs s’inscrit dans un tournant qui a lieu dans les années 1980. Ce n’est alors plus la solidarité collective qui est valorisée, mais les responsabilités individuelles qui deviennent un mantra. « There is no such thing as society » (« la société n’existe pas »), affirmait Margaret Thatcher. C’est le moment d’émergence du révisionnisme, qui impose une relecture de l’histoire des opprimés et des luttes sociales. « Vouloir catégoriser l’antifascisme comme terroriste, c’est attaquer ce que ce mouvement représente : les droits démocratiques, la justice sociale et la solidarité avec les migrants » Dans les discours publics et politiques, cette inversion des valeurs a été favorisée par le fait que les mots ont été peu à peu vidés de leur sens. Le terme de « liberté » ne fait par exemple plus référence à la liberté des peuples, chèrement acquise, mais à celle des multimillionnaires qui dictent de plus en plus les règles du jeu. Elle est devenue un signifiant vide dont l’extrême droite peut se saisir. Ce processus de réécriture de la langue et de l’histoire a pleinement cours aujourd’hui.

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